7. Autres objections
Quand nous regardons un cerveau dans un bocal de l’extérieur, il est difficile de dire qu’il n’est pas trompé. Cette considération se manifeste elle-même en plusieurs objections reliées. Ce ne
sont pas des objections aux prémisses de l’argument, mais à ses conclusions.
Objection 1 : Un cerveau dans un bocal peut penser qu’il est en train de marcher dehors au soleil, quand en fait il est tout seul dans une pièce noire. Bien sûr qu’il est
trompé !
Réponse: Le cerveau est tout seul dans une pièce noire. Mais cela n’implique pas que la personne est seule dans une pièce noire. Par analogie, disons juste que Descartes a bon
quand il dit que nous avons des âmes sans corps hors du temps et de l’espace, faites d’ectoplasme. Quand je pense « je suis dehors au soleil », un ange peut regarder mon âme
ectoplasmique et noter qu’en fait elle n’est pas du tout exposée au soleil. Faut-il en déduire que mes pensées sont incorrectes? Apparemment non: Je peux être dehors au soleil, même si mon âme
ectoplasmique ne l’est pas. L’ange aura tort d’inférer que j’ai une croyance incorrecte. De la même façon, nous ne devons pas inférer que les êtres embocalisés ont des croyances incorrectes.
Toutefois, il n’est pas plus trompé qu’une âme Cartésienne.
La morale est que les environs immédiats de notre âme peuvent bien ne rien révéler de la vérité de nos croyances. Ce qui importe est le processus dont nos esprits sont connectés, par des stimuli
et des informations sortantes. Une fois que l’on reconnaît ça l’objection ne tient plus.
Objection 2 : Un être embocalisé peut croire qu’il est à Tucson, quand en fait il est à New York, et n’a jamais mis les pieds à Tucson. Il est certain que sa croyance est dupée.
Réponse : Le concept de « Tucson » pour un être embocalisé ne correspond pas à ce que nous appelons Tucson. Cela se réfère à quelque chose d’autre dans sa totalité: appelons le
« Tucson bis », ou « Tucson virtuel ». Nous pourrons penser qu’il a une « localisation virtuelle » (plus à propos pour le moment). Quand l’être se dit « Je suis
à Tucson », il pense vraiment qu’il est à Tucson bis, et il pourrait bien être en effet à Tucson bis. Parce que Tucson n’est pas Tucson bis, le fait que l’être n’est jamais été à Tucson ne
révèle rien sur la véracité ou la fausseté de sa croyance.
Une analogie simple: Je regarde mon collègue Terry, et je pense « c’est Terry ». Quelque part ailleurs dans le monde un clone de moi regarde un clone de Terry. Il pense « C’est
Terry », mais il n’est pas en train de regarder le vrai Terry. Sa pensée est-elle fausse? Il semble que non : le concept « Terry » de mon clone ne se réfère pas à Terry, mais
au clone de Terry. Mon clone regarde vraiment Terry bis, donc sa pensée est vraie. Le même genre de chose apparaît dans le cas précédent.
Objection 3 : Avant de quitter la matrice, Néo croyait qu’il avait des cheveux. Mais en réalité il n’en a pas (le corps dans le bocal est chauve). Il est certain que sa croyance est
dupée.
Réponse : ce cas est comme le dernier. Le concept « cheveux » de Néo ne se réfère pas à des vrais cheveux, mais à quelque chose d’autre que nous pourrions appeler cheveux bis
(« cheveux virtuels »). Donc le fait que Néo n’ait pas de cheveux réels ne révèle rien sur la véracité de sa croyance. Néo a vraiment des cheveux virtuels, donc il a bon. De même, quand
un enfant dans le film dit à Néo « il n’y a pas de cuillère », son concept se réfère à une cuillère virtuelle, et il y a vraiment des cuillères virtuelles. Donc l’enfant a faux.
Objection 4 : A quelles sortes d’objets un être embocalisé peut-il se référer ? Que sont des cheveux virtuels, Tucson virtuel, etc. ?
Réponse : Ce sont tous des entités constituées par des processus informatiques. Si je suis embocalisé, alors les objets auxquels je me réfère (cheveux, Tucson, etc.) sont tous faits de bits.
Et si un autre être est embocalisé, les objets auxquels il se réfère (cheveux bis, Tucson bis, etc.) sont aussi faits de bits. Si un être embocalisé est relié à une simulation dans mon
ordinateur, alors les objets auxquels il se réfère sont constitués de semblables bits dans mon ordinateur. Nous pouvons appeler ces choses objets virtuels. Des mains virtuelles ne sont
pas des mains (en considérant que je ne suis pas embocalisé), mais elles existent à l’intérieur de l’ordinateur quand même. Tucson virtuel n’est pas Tucson, mais il existe à l’intérieur de
l’ordinateur quand même.
Objection 5 : Vous venez de dire que des mains virtuelles ne sont pas de mains réelles. Est-ce que cela signifie qu’à l’intérieur de la matrice nous n’avons pas de mains
réelles ?
Réponse : Non. Si je ne suis pas dans la matrice, mais que quelqu’un d’autre y est, nous devrions dire que son concept de « main » se réfère à une main virtuelle, mais pas
à notre terme. Donc dans ce cas, nos mains ne sont pas des mains virtuelles. Alors que si nous sommes dans la matrice notre terme de « main » se réfère à quelque chose fait de
bits : des mains virtuelles, ou tout au plus à quelque chose qui pourrait être vu comme des mains virtuelles par des gens dans un monde parallèle. Ceci étant, si nous sommes dans la
matrice, les mains réelles sont faites de bits. Les choses semblent un peu différentes, et nos mots se réfèrent à des choses différentes, si notre point de vu est à l’intérieur ou à l’extérieur
de la matrice.
Ce genre de perspective mobile est commune au scénario de Matrix. Depuis la perspective de la première-personne [au sens grammatical et nous selon un ordre déjà abordé], nous supposons que nous
sommes dans la matrice. Ici, les choses réelles de notre monde sont faites de bits, cependant le « monde supérieur » n’est peut-être pas fait de bits. Depuis la perspective de
la troisième-personne, nous supposons que quelqu’un d’autre est dans la matrice alors que nous n’y sommes pas. Ici, les choses réelles dans notre monde ne sont pas faites de bits, le
« monde inférieur » en est fait. Du premier point de vu, nos mots se réfèrent à des entités informatiques. Du second point de vu , les mots des êtres embocalisés se réfèrent à des
entités informatiques, mais les nôtres non.
Objection 6 : Quelle est la séquence de bits qui correspond à un objet virtuel donné? Certainement il sera impossible de la sélectionner avec précision.
Réponse : cette question est comme de demander: Est-ce que juste cette part de quantum de la fonction d’onde est une chaise, ou bien l’université
d’Arizona? Ces objets sont ultimement constitués par un quantum de fonction d’ondes sous-jacentes, mais il ne nous sera certainement pas possible de préciser le micro-niveau de la fonction d’onde
dont nous pourrons dire ceci « est » la chaise ou l’université d’Arizona. La chaise et l’université d’Arizona existent à un niveau supérieur. De même, si nous sommes embocalisés, il
pourrait ne pas y avoir de sélection précise de bits dans un processus informatique à un micro-niveau qui soit la chaise ou l’université. Et si quelqu’un d’autre est embocalisé, il n’y a
peut-être pas de sélection précise de bits dans la simulation qui « soit » les objets auxquels il se réfère. Mais juste comme une chaise qui existe
sans être une part précise de la fonction d’onde, une chaise peut exister sans être une sélection précise de bits.
Objection 7 : Un être embocalisé pense qu’il effectue des actions, et il pense qu’il a des amis. Ces croyances sont-elles correctes?
Réponse : d’aucun essaiera de dire qu’il a des actions bis et des amis bis. Mais pour plusieurs raisons je pense qu’il n’est pas plausible que des mots comme
« action » et « ami » puissent changer de sens aussi facilement que des mots comme « cheveux » et « Tucson ». Ainsi, je pense que quelqu’un peut dire sans
mentir (dans notre propre langage) que l’être embocalisé effectue des actions et a des amis. Bien sûr, il effectue des actions dans son environnement, et son environnement n’est pas le nôtre mais
un environnement virtuel. Et ses amis de même habitent l’environnement virtuel (en considérant que la matrice relie plusieurs bocaux, ou que les calculs soient possibles pour qu’il en ait
conscience). Mais l’être embocalisé n’est pas dans l’erreur par ses croyances.
Objection 8 : Mettons ces points techniques de côté. Si nous sommes dans la matrice, le monde n’a rien à voir avec ce que nous en pensons!
Réponse : J’affirme le contraire. Même si nous sommes dans la matrice, il y a toujours des gens, des matchs de foot, et des particules, arrangées dans un cadre spatio-temporel exactement
comme nous le pensons. C’est juste que le monde a une autre nature qui agit sur nos conceptions initiales. En particulier, les choses dans le monde sont réalisées mathématiquement d’une façon
originaire que nous n’avions peut-être pas imaginée. Mais cela ne contredit pas la plupart de nos croyances ordinaires. Tout au plus, cela contredira quelques-unes de nos croyances métaphysiques
abstraites. Mais il en va exactement de même pour la mécanique quantique, la théorie de la relativité, etc.
Si nous sommes dans la matrice, nous n’avons peut-être aucune croyance fausse, et nous avons alors plus de savoir que d’ignorance. Par exemple, nous ne savons pas que l’univers est conçu
informatiquement. Mais c’est juste ce à quoi on pourrait s’attendre. Même si nous ne sommes pas dans la matrice, il y a sûrement plus de choses alors que nous ignorons sur la nature fondamentale
de la réalité. Nous ne sommes pas des créatures omniscientes, et notre savoir du monde est au mieux partiel. C’est simplement la condition d’une créature vivant dans le monde
8 Autres hypothèses sceptiques
L’hypothèse Matrix est un exemple des traditionnelles hypothèses « sceptiques », mais ce n’est pas la seule du genre. D’autres hypothèses sceptiques ne sont pas aussi simples que
l’hypothèse Matrix. Je pense que pour beaucoup d’entre elles, une ligne similaire de raisonnement peut s’appliquer. Quelqu’un pourrait dire que la plupart d’entre-elles ne sont pas des hypothèses
sceptiques globales : c’est-à-dire que leurs vérités n’enraillent pas toutes nos croyances empiriques à propos du monde physique. Tout au plus, la plupart d’entre elles sont des hypothèses
sceptiques partielles, mettant hors-jeu certaines de nos croyances empiriques, mais laissant la plupart intactes.
New Matrix hypothesis : j’ai été crée récemment, avec toute ma mémoire, et intégré à une nouvelle matrice.
La matrice et moi existerions donc depuis peu? Cette hypothèse est une version informatique de l’hypothèse de la création récente de Bertrand Russell : le monde physique n’a été créé que
récemment (avec des enregistrements fossiles intacts), et moi de même (avec une mémoire intacte). Dans cette hypothèse, le monde extérieur que je perçois existe réellement, et la plupart des mes
croyances à propos de sont état actuel sont vraisemblablement vraies, mais j’ai beaucoup de croyances fausses à propos du passé. Je pense que la même chose pourrait être dite de la New Matrix
Hypothesis. Quelqu’un pourrait dire, avec les idées susdites, que la New Matrix Hypothesis est l’équivalent d’une combinaison entre l’hypothèse métaphysique et l’hypothèse de la création récente.
Cette combinaison n’est pas une hypothèse sceptique globale (bien qu’elle soit une hypothèse sceptique partielle, où les croyances à propos du passé sont remises en cause).
Donc il en va de même pour la New Matrix Hypothesis.
Recent Matrix Hypothesis : le plus long de ma vie je n’ai pas été embocalisé, mais récemment j’ai été relié à la matrice.
Si j’ai été récemment mis dans la matrice sans m’en être rendu compte, il semble que la plupart de mes croyances à propos de mon environnement quotidien soient fausses. Disons que ce n’est
qu’hier que quelqu’un m’a mis dans une simulation, dans laquelle je vole au-dessus de Las Vegas et joue au casino. Alors je pourrais croire que je suis à Las Vegas maintenant, et donc au casino,
mais ces croyances sont fausses : Je suis réellement dans un laboratoire à Tucson.
Le résultat est un peu différent de celui d’une matrice à long terme. La différence ment dans le fait que ma conception de la réalité extérieure soit ancrée à l’idée de réalité dans laquelle j’ai
vécu le plus long de ma vie. Si j’ai été embocalisé toute ma vie, ma conception est rattachée à la réalité constituée de manière informatique. Mais si je viens juste d’être embocalisé hier, ma
conception est rattachée à la réalité extérieure. Donc quand je pense que je suis à Las Vegas, je suis en train de penser que je suis dans le Las Vegas extérieur, et cette pensée est fausse.
Cela n’affaiblit pas toutes mes croyances à propos du monde extérieur. Je crois que je suis né à Sidney, qu’il y a de l’eau dans les océans, etc. et toutes ces croyances sont correctes. Juste mes
croyances récemment acquises, provenant de ma perception d’une simulation, seront fausses. Donc il s’agit simplement d’une hypothèse sceptique partielle: cette possibilité jette le doute sur un
sous-ensemble [subset] de nos croyances empiriques, mais pas sur toutes.
De façon intéressante, la Recent Matrix Hypothesis et la New Matrix Hypothesis donnent des résultats opposés, malgré leur nature similaire: la Recent Matrix Hypothesis suggère des croyances
vraies à propos du passé mais fausses à propos du présent, alors que la New Matrix Hypothesis suggère des fausses croyances à propos du passé et de vraies à propos du présent. Les différences
sont liées au fait que dans la Recent Matrix Hypothesis, j’ai réellement une existence passée à propos de l’être de mes croyances, et la réalité passée a joué un rôle dans la construction des
contenus de mes pensées qui n’a pas son pareil dans la New Matrix Hypothesis.
Local Matrix Hypothesis : Je suis relié à une simulation informatique d’un environnement local établi dans un monde.
L’ordinateur simule un petit environnement établi dans un monde, et le sujet dans la simulation rencontre certaines barrières quand il cherche à quitter l’area . Par exemple, dans le film Passé virtuel [The thirteen floor], il n’y a que la Californie qui est simulée, et quand le personnage essaie de rouler jusqu’au Nevada,
la route dit « fermé pour travaux » (avec des montagnes mal dessinées à distance !). Bien sûr ce n’est pas le meilleur moyen de créer une matrice, si les personnages sont capables
de découvrir les limites de leur propre monde.
Cette hypothèse est semblable à la Local Creation Hypothesis, dans laquelle chaque créateur fait exister une partie du monde physique. Dans cette hypothèse, nous aurons de vraies croyances à
propos des substances proches, mais fausses à propos des substances éloignées de là où l’on demeure. Par une façon de raisonner courante, la Local Matrix Hypothesis peut être vue comme
une combinaison de l’hypothèse métaphysique avec la Local Creation Hypothesis. Donc nous devrions dire la même chose à propos de celle-ci.
Extendible Local Matrix Hypothesis : Je suis relié à une simulation informatique d’un environnement local dans un monde, qui peut s’étendre en
fonction des mouvements du sujet.
Cette hypothèse échappe aux difficultés évidentes d’un matrice locale. Ici les créateurs simulent un environnement local et l’étendent si nécessaire. Par exemple, ils peuvent être à présent en
train de se concentrer sur une chambre simulée dans ma maison à Tucson. Si je marche dans une autre chambre, ou si je vais dans une autre ville, ils les simuleront. Bien sûr ils ont besoin d’être
sûrs que quand je vais dans ces endroits, ils coordonnent bien ma mémoire et mes croyances, avec une évolution logique entre-temps. Il en va de même quand je verrai des personnes qui me sont
familières, ou des personnes dont j’ai juste entendu parlé. Vraisemblablement le simulateur garde une base de données des informations du monde que j’ai traversé, chargeant ces informations quand
nécessaire en prenant en compte le temps, et créant de nouveaux détails quand il en a besoin.
Cette sorte de simulation n’est pas vraiment comme celle d’une matrice ordinaire. Dans une matrice, le monde est simulé entièrement une fois. Il y a un coût élevé au commencement, mais une fois
que la simulation est en marche et continue son cours, elle prend soin d’elle-même toute seule. Par contraste, la matrice locale élastique implique une simulation « en temps réel ».
Cela a un coût plus faible au commencement, mais cela requiert beaucoup plus de travail et de créativité au cours du déroulement de la simulation.
Cette hypothèse est semblable à une Extandible Local Creation Hypothesis. À propos de la réalité ordinaire, dans laquelle chaque créateur produit un seul environnement physique local, qu’il étend
si nécessaire. Ici, la réalité extérieure existe et plusieurs croyances locales sont vraies, mais encore, les croyances sur les substances loin de là où demeure le sujet sont fausses. Si nous
combinons cette hypothèse avec l’hypothèse métaphysique, le résultat est la Extendible Local Matrix Hypothesis. Donc si nous sommes dans une matrice locale élastique, la réalité extérieure existe
toujours, mais il n’y en a pas autant que nous le pensons. Bien sûr si je voyage dans une direction, il pourra y en avoir plus !
Cette situation évoque The Truman show. Truman vit dans un environnement artificiel fait par d’acteurs et d’accessoires, qui se comportent de manière appropriée quand il s’approche, mais
qui peuvent être complètement différents quand il est absent. Truman a beaucoup de croyances vraies à propos de son environnement: il y a réellement des tables et des chaises en face de lui, etc.
Mais il est profondément trompé à propos des choses hors de son environnement habituel, éloignées de là où il demeure.
Il est commun de penser: alors que The Truman show pose un scénario sceptique perturbant, Matrix est bien pire. Mais si j’ai raison, les choses s’inversent. Si je suis dans la
matrice, alors la plupart de mes croyances sur le monde extérieur sont vraies. Si je suis dans quelque chose comme The Truman show, alors un grand nombre de mes croyances sont fausses.
Après réflexion, il me semble que c’est la bonne conclusion. Si nous découvrions où nous sommes (et avons toujours été) dans la matrice, cela serait surprenant, mais nous nous y habituerions
assez vite. Si nous découvrions où nous sommes (et avons toujours été) dans le Truman show, nous deviendrions sûrement fous.
Macroscopic Matrix Hypothesis : Je suis relié à une simulation informatique des processus physiques macroscopiques sans les détails microphysiques.
Quelqu’un pourrait imaginer que pour alléger la simulation, les créateurs de la matrice pourraient bien ne pas simuler le stade physique le plus basique. A la place, ils pourraient juste
représenter les objets macroscopiques dans le monde ainsi que leurs propriétés : par exemple il y a une table avec telle ou telle forme, position, et couleur, avec un livre dessus ayant
lui-même certaines propriétés, etc. Ils auront besoin de faire quelques efforts pour être sûrs que ces objets se comportent dans un monde physique de façon cohérente, et ils devront faire des
provisions spéciales pour calibrer les données microphysiques, mais quelqu’un peut imaginer qu’à la fin une simulation cohérente pourra être faite de cette façon.
Je pense que cette hypothèse est semblable à la Macroscopic World Hypothesis : il n’y a pas de processus microphysiques, et par là même les objets physiques macroscopiques existent comme
objets fondamentaux dans le monde, avec des propriétés de forme, couleur, position, etc. C’est une façon cohérente de voir comment pourrait être notre monde, et ce n’est pas une hypothèse
sceptique globale, pourtant elle pourrait amener à des croyances scientifiques fausses à propos du niveau de réalité le plus basique. La Macroscopic Matrix Hypothesis peut être vue comme une
combinaison de cette hypothèse avec une version de l’hypothèse métaphysique. En tant que telle, ce n’est pas non plus une hypothèse sceptique globale.
On peut juste combiner les différentes hypothèses susdites de façons différentes, produisant des hypothèses comme la New Local Macroscopic Hypothesis. Pour différentes raisons, toutes celles-ci
peuvent être considérées comme des hypothèses analogues au sujet du monde physique. Donc elles sont toutes compatibles avec une existence physique de la réalité, et aucune n’est une hypothèse
sceptique globale.
L’hypothèse Dieu : La réalité physique est représentée dans l’esprit de Dieu, et nos propres pensées et perceptions dépendent de l’esprit de Dieu.
Une hypothèse comme celle-ci suggérée par George Berkley comme une façon de voir comment notre monde pourrait être réellement. Berkley montre cela comme une sorte d’hypothèse métaphysique à
propos de la nature de la réalité. Beaucoup de philosophes diffèrent de Berkley en voyant cette hypothèse comme sceptique. Si j’ai raison, Berkley est plus proche de la réalité. L’hypothèse Dieu
peut être vue comme une version de l’hypothèse Matrix, dans laquelle la simulation du monde est attribuée à l’esprit de Dieu. Si cela est juste, nous devrions dire que les processus physiques
existent réellement: au plan le plus fondamental, ils sont constitués par des processus dans l’esprit de Dieu.
L’hypothèse du malin génie: J’ai une âme désincarnée (hors de mon corps), et un malin génie alimente mes stimuli pour donner l’apparence d’un monde extérieur.
C’est l’hypothèse sceptique classique de René Descartes. Que dirons nous à ce sujte ? Cela dépend juste de comment œuvre le malin génie. Si le malin
génie simule un monde entier dans sa tête afin de déterminer quels stimuli je dois recevoir, alors nous avons une version de l’hypothèse Dieu. Ici nous devrions dire que la réalité physique
existe et est constituée par des processus sans le génie. Si le malin génie est en train de simuler une petite partie du monde physique, juste assez pour me donner des stimuli consistants
cohérents, alors nous avons une analogie de la Local Matrix Hypothesis (élastique ou établie). Ici nous pourrions dire que juste une part locale de la réalité extérieure existe. Si le malin génie
ne s’occupe pas de simuler le stade microphysique, mais que le macroscopique, alors nous avons une analogie avec la Macroscopic Matrix Hypothesis. Ici nous devrions dire que les objets
macroscopiques lecals existent, mais nos croyances à propos de la nature microphysique sont incorrectes.
L’hypothèse du malin génie est souvent considérée comme une hypothèse sceptique globale. Mais si le raisonnement est cohérent, c’est incorrecte. Même si l’hypothèse du malin génie est correcte,
une part de la réalité extérieure que je perçois par des apparences existe réellement, bien que nous pourrions avoir quelques croyances fausses à ce propos, au regard des détails. La réalité
extérieure a une nature sous-jacente qui est un peu différente de ce nous pouvions penser.
L’hypothèse du rêve: Je suis maintenant et j’ai toujours été en train de rêver.
Descartes pose la question: comment pouvez-vous savoir que vous n’êtes pas actuellement en train de rêver? Morpheus pose une question similaire:
As-tu déjà fait un rêve, Néo, dont tu étais sûr qu’il était réel. Comme si tu étais incapable de te réveiller de ce rêve? Comment pourrais-tu savoir la différence entre le monde rêvé et le monde
réel?
L’hypothèse où je suis actuellement en train de rêver est analogue à la version de la Recent Matrix Hypothesis. Je ne peux donc pas éliminer cette possibilité, et si j’ai raison, alors beaucoup
de mes croyances à propos de mon environnement sont incorrectes. Mais vraisemblablement j’ai toujours beaucoup de croyances vraies à propos du monde extérieur, ancrée dans le passé.
Et si j’avais toujours été en train de rêver? Et si toutes les perceptions des apparences que je peux recevoir ont été générées par mon propre système cognitif, sans m’en rendre compte? Je pense
que ce cas est analogue à l’hypothèse du malin génie: le rôle du « malin génie » est joué par une partie de mon propre système cognitif ! Si mon système de générateur-de-rêve
simule tout un cadre spatio-temporel, nous avons quelque chose comme l’hypothèse Matrix originale. S’il modèle juste mon environnement local, ou juste des processus macroscopiques, nous avons une
analogie avec une version plus locale de l’hypothèse du malin génie. Dans tous les cas, nous devrons dire que les objets que je perçois actuellement existent réellement (bien qu’ils soient loin
de là où je demeure ou pas). Juste quelques-uns sont constitué par mon propre processus cognitif.
L’hypothèse du chaos: Je ne reçois de stimuli de nulle part dans le monde. A la place, j’ai des expériences sans causes fortuites [random]. À travers de colossales coïncidences, elles ont
des formes régulières, structurées par des expériences qui me sont familières.
L’hypothèse du Chaos est une extraordinaire hypothèse comme aucune autre, bien plus différente que celles que nous avons considérées précédemment. Mais c’en est encore une qui en principe
fonctionne, même s’il n’y a que peu de probabilités. Si je suis embocalisé dans un chaos, est-ce que les processus physiques du monde extérieur existent? Je pense que nous pourrions dire que non.
Mes expériences des objets extérieurs ne sont causées par rien, et la sphère des expériences associées à ma conception d’un objet donné n’aura aucune source commune. Alors, mes expériences ne
sont pas causées par une quelconque réalité extérieure qui serait la leur. Donc c’est une hypothèse sceptique authentique: si je l’accepte, cela nous entraînerait à rejeter la plupart de nos
croyances à propos du monde extérieur.
Jusqu’à présent, le seul cas clair d’une hypothèse sceptique globale est l’hypothèse du chaos. Contrairement aux hypothèses précédentes, cette hypothèse détruirait donc toutes mes croyances sur
les substances du monde extérieur. D’où vient la différence?
Sans doute, ce qui est crucial est que dans l’hypothèse du chaos, il n’y a pas du tout d’explication causale de nos expériences, et il n’y a aucune explication causale pour la régularité dans nos
expériences. Dans tous les cas précédents, il y a quelques explications à propos de ses régularités, même si ce n’est pas l’explication que nous attendions. On pourrait suggérer aussi longtemps
qu’une hypothèse attribue quelque explication cohérente pour les régularités dans notre expérience, alors ce n’est pas une hypothèse sceptique globale.
Ainsi, si nous nous accordons avec la supposition qu’il n’y a pas d’explication aux régularités dans notre expérience, nous pouvons dire que quelques-unes de nos croyances à propos du monde
extérieur sont correctes. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est déjà quelque chose.
9 Notes philosophiques
L’essentiel de ce qui est écrit ci-dessus a été écrit pour être accessible à un large public, donc le texte omet délibérément des détails philosophiques techniques, des liens avec la littérature,
etc. Ici j’essayerai de remédier à cette omission. Les lecteurs sans bagage philosophique pourront passer ou lire en diagonale cette section.
Note 1: Hilary Putnam (1981) a proposé que l’hypothèse que je suis (et ai toujours été) un cerveau dans un bocal peut être invalidée a priori. Ceci parce que mon mot « cerveau »
se réfère à des objets de mon monde perçu, et il ne peut pas se référer à des objets dans un « autre » monde dans lequel le bocal devrait exister. Pour que mon hypothèse « je suis
un cerveau dans un bocal» soit vraie, je devrais être un cerveau d’une forme qui existe dans le monde perçu, mais ça ne peut pas être le cas. Donc l’hypothèse doit
être fausse.
Une comparaison: je peux sans doute invalider cette hypothèse si je suis dans la Matrice (M capital). Mon terme « la Matrice » se réfère à un système spécifique que j’ai vu dans un film
dans mon monde perçu. Je ne peux pas être tout à fait dans ce système, comme le système existe sans le monde que je perçois. Donc mon hypothèse « je suis dans la Matrice » doit être
fausse.
Cette conclusion à propos de Matrix semble cohérente, mais il y a une réponse naturelle. Peut-être que cet argument invalide l’hypothèse que je suis dans la Matrice, mais je ne peux pas invalider
l’hypothèse que je suis dans une matrice, au sens où une matrice est un terme générique pour uns simulation informatique d’un monde. Le terme « Matrix » peut être attaché à un système
spécifique dans le film, mais le terme générique « matrice » non.
De la même façon, il est défendable que je peux invalider l’hypothèse que je suis un cerveau dans un bocal (si « cerveau » est attaché à un terme de forme spécifique d’un système
biologique de mon monde perçu). Mais je ne peux pas invalider que je suis embocalisé, quand cela signifie simplement que j’ai un système cognitif qui reçoit des stimuli et qui envoie des
informations à une simulation. Le terme « embocalisé » (et les termes usités dans la définition) est générique, non attaché à un système spécifique de la réalité perçue. En utilisant
ces différences subtiles de langage, nous pouvons réaffirmer l’hypothèse sceptique dans un sens qui est invulnérable au raisonnement de Putnam.
Plus technique: le raisonnement de Putnam fonctionne pour « cerveau » et « Matrix » parce que l’un est un terme naturel et l’autre est un nom. Ces notions sont des thèmes de
la pensée d’un « monde parallèle » (Putnam 1975), où les duplicata peuvent utiliser les mêmes termes avec une signification différente. Sur Terre, le terme « eau » qu’utilise
Oscar se réfère à H2O ; mais dans un monde parallèle (qui contient superficiellement l’identique XYZ dans ses océans et ses lacs), le terme parallèle d’Oscar « eau » se
réfère à XYZ. De même, peut-être que mon terme « cerveau » se » réfère à un cerveau au sens biologique, alors que le terme « cerveau » d’un être embocalisé se réfère à un
cerveau virtuel. Ainsi, quand un être embocalisé dit « Je suis un cerveau dans un bocal » il ne se réfère pas à un cerveau au sens biologique, et son assertion est fausse.
Mais tous les termes ne sont pas sujets à la pensée des mondes parallèles. En particulier, les termes sémantiquement neutres ne le sont pas (toutefois usité sans références
sémantiques) : de tels termes incluent probablement « philosophe », « ami », et beaucoup d’autres. D’autres incluent « Matrix » et « embocalisé »,
comme définis dans ce texte. Si nous travaillons avec une hypothèse comme « je suis dans une matrice » et « je suis embocalisé », plutôt que « je suis dans la
Matrice » ou « je suis un cerveau dans un bocal », alors l’argument de Putnam ne fonctionne plus. Même si un cerveau dans un bocal ne pourrait pas vraiment penser « je suis un
cerveau dans un bocal ». Donc je pense que l’idée majeure de Putnam est ultimement une diversion.
Note 2 : Malgré ce désaccord, la conclusion de cet article est proche d’une autre suggestion de Putnam. Celle qu’un cerveau dans un bocal pourrait avoir de vraies croyances, parce
qu’il se réfèrerait à un processus chimique ou à un processus dans l’ordinateur. Toutefois, j’arrive à une autre conclusion en bifurquant. Putnam argumente par rapport à une théorie causale des
références [the causal theory of reference]: les pensées se réfèrent à ce à quoi elles sont liées de manière causale, et les pensées d’un être embocalisé sont liées de manière causale à un
processus de l’ordinateur. . Cet argument est clairement aporétique, en tant que la théorie causale des références est si peu cadrée. Dire qu’une connexion causale est requise pour une référence
n’est pas dire quelle sorte de connexion est suffisante. Il y a beaucoup de cas (ex : « phlogiston ») où les termes échouent à vouloir
« se référer » malgré de riches connexions causales. Intuitivement, il est naturel de penser que le cerveau dans un bocal correspond à ce cas, donc une objection s’appuyant sur la
théorie causale des références ne semble pas nous aider.
L’argument que j’ai exposé ne présuppose rien à propos de la théorie des références. Ainsi il se construit directement en considérant les hypothèses de premier ordre sur le monde, les connexions
entre elles, et ce que nous devrions dire si elles étaient vraies. Je réponds aux objections, J’ai fait quelques revendications à propos des références, et ces revendications sont largement
compatibles avec une théorie causale des références. Mais, ces revendications ont beaucoup plus de conséquences que l’argument du premier ordre au lieu de présuppositions à ce sujet. En
général, je pense que ces revendications dans la théorie des références sont redevables envers le jugement du premier ordre à propos de ces cas, et vice versa.
Note 3 : J’utilise « hypothèse sceptique » dans cet article avec un certain sens technique. Une hypothèse sceptique (relative à une croyance P) est une hypothèse telle que
(i) nous ne pouvons pas l’éviter en restant sûrs de nos convictions; (ii) si nous l’acceptons nous devrons rejeter notre croyance (P) sur le problème qu’elle pose. Une hypothèse sceptique au
regard d’un genre de croyances est une hypothèse qui est sceptique au regard de la plupart ou de la totalité des croyances de ce genre. Une hypothèse sceptique globale est une hypothèse sceptique
qui remet en cause nos croyances empiriques.
L’existence d’une hypothèse sceptique (au regard d’une croyance) jette le doute sur une croyance pratique, dans le sens suivant. Parce que nous ne pouvons pas invalider l’hypothèse avec
certitude, et parce que l’hypothèse implique la négation de ces croyances, il semble (étant donné un principe plausible de clôture à propos de la certitude) que notre savoir de ces croyances
n’est pas certain. Si c’est aussi le cas que nous ne savons pas que l’hypothèse sceptique ne peut aboutir, alors il s’ensuit depuis un principe de clôture analogue que les croyances de ce genre
ne constituent pas le savoir.
Certains utilisent « hypothèse sceptique » au sens large, pour appliquer à une hypothèse quelconque telle que si elle s’applique, je ne connais pas P. (l’hypothèse A par laquelle j’ai
accidentellement de vraies croyances est une hypothèse sceptique au sens large mais pas dans le sens précédent) je n’ai pas argumenté ici que l’hypothèse Matrix n’est pas une hypothèse sceptique
dans ce sens. J’ai dit que si l’hypothèse aboutit, nos croyances sont vraies, mais je n’ai pas dis que si elle aboutit, nos croyances constituent un savoir. Néanmoins, j’ai tendance à penser que
si nous avons un savoir dans un monde ordinaire non-matriciel, nous aurons aussi un savoir dans la matrice.
Note 4 : Quel est le genre pertinent de nos croyances ? Bien sûr il y a quelques croyances que même une hypothèse sceptique où il n’y aurait pas de monde extérieur ne saurait
invalider: la certitude que j’existe, ou la certitude que 2+2=4, ou la certitude qu’il n’y a pas de licorne. A cause de cela, il vaut mieux réduire l’attention aux croyances qui (i) portent sur
le monde extérieur, (ii) qui ne sont pas justifiables a priori, et (iii) qui ont des revendications positives à propos du monde (elles ne pourraient pas être vraies dans un monde plein). En ce
qui concerne cet article nous pouvons considérer ces croyances comme « croyances empiriques ». Des revendications en vertu d’hypothèses sceptiques invalidant les croyances se portent
généralement sur ce genre restreint.
Note 5 : Dans l’hypothèse informatique: il est cohérent de supposer qu’il y a un niveau informatique au-dessous de la physique, mais même en supposant ceci de façon cohérente il n’est
pas évident qu’il constitue le niveau fondamental. Si tel est le cas, alors nous avons un monde de « pures bits ». Un tel monde serait un monde de pures différences: il y a deux états
basiques qui diffèrent l’un de l’autre, sans que cette différence soit une différence de nature plus profonde. Que quelqu’un pense que ceci est cohérent ou non est lié au fait que ce quelqu’un
pense ou non que toutes les différences doivent être établies dans une sorte de nature intrinsèque basique, et au fait que ce quelqu’un pense ou non que toutes les dispositions doivent avoir des bases catégoriales, etc. En ce qui concerne l’article, toutefois, l’issue peut être établie à part. Dans l’hypothèse Matrix, le calcul lui-même est appliqué
par un processus du monde du créateur. En tant que tel, il y aura un niveau plus fondamental des propriétés intrinsèques qui sert de base pour les différences entre bits.
Note 6 : Dans l’hypothèse dualiste: il est intéressant de noter que l’hypothèse Matrix montre une voie concrète dans laquelle le dualisme cartésien des substances aurait pu prendre
form e pour être vrai. Il est souvent relevé que l’idée d’un processus physique interagissant avec une âme immatérielle est non seulement improbable mais incohérente. L’hypothèse Matrix suggère
sincèrement que c’est faux. Dans cette hypothèse, notre système cognitif implique des processus distincts des processus du monde physique, mais il y a un script causal bien défini à propos de ces
interactions.
Quelques questions émergent. Par exemple, si le système cognitif embocalisé est en train de produire des informations nerveuses, quel rôle joue le cerveau simulé? Peut-être qu’on pourrait les
produire sans, mais cela causerait un tas de sortes de fâcheux résultats, pas moins que quand un docteur, dans la matrice, ouvre un crâne. Il est plus naturel de penser que le cerveau embocalisé
et le cerveau simulé seront toujours d’une morphologie semblable. Comme bonus, cela peut permettre d’expliquer pourquoi la mort dans la Matrice provoque la mort dans l’autre monde!
Mais lequel contrôle le corps ? Cela dépend de comment les choses se trament. Les choses peuvent être mises en place afin que le système embocalisé d’informations sortantes ne reçoive pas de
retour [feedback] de la simulation ; dans ce cas une version épiphénoméniste serait vraie. Les choses peuvent être mises pour que les impulsions motrices dans le corps simulé dépendent des
informations sortantes du système embocalisé en ignorant les informations sortantes du cerveau simulé; dans ce cas une version interactionniste serait vraie. De façon intéressante, ce dernier cas
pourrait être une version interactionniste compatible avec une clôture causale de la physique! Une troisième possibilité est que le mécanisme prend en compte les deux parts des
données sortantes (peut-être en faisant la moyenne des deux ?). Cela pourrait produire une sorte de redondance de la causalité. Peut-être que le directeur de la matrice choisit de temps en
temps entre les deux. Dans tous les cas, aussi longtemps que les deux systèmes restent dans un état semblable, le comportement en résultant sera le même.
On pourrait s’inquiéter qu’il y ait deux esprits conscients ici, dans une réminiscence à la mode d’une histoire Daniel Dennett « Où suis-je ? » Cela dépend de si le calcul dans la
matrice est suffisant pour supporter mon esprit. Si les théories anti-computationelles [anti-computationalists] à propos de l’esprit (Cf : John Searle)
sont bonnes , il n’y aura qu’un esprit. Si les théories computationelles à propos de l’esprit sont bonnes, il pourrait bien y avoir deux esprits synchronisés (ce qui soulève alors la question: si
je suis dans la matrice, laquelle des deux est mienne?). La version avec un seul esprit est certainement proche de la conception de la réalité, mais celle des deux esprits n’est pas hors de
propos.
Le bonus de l’optique computationelle est qu’elle nous autorise à entretenir l’hypothèse que nous sommes dans une simulation informatique sans système cognitif séparé et lié. Ainsi les créateurs
ne font qu’entretenir la simulation, incluant la simulation d’un cerveau, et d’un esprit émergeant de celui-ci. Cela paraît beaucoup plus simple pour les créateurs, comme ils suppriment toute
inquiétude liée à la création et à l’entretien de la jointure des systèmes cognitifs. Grâce à ça, il semble assez plausible qu’il pourrait y avoir plusieurs sortes de simulations comme celle-ci
dans le futur, puisqu’il n’est pas clair qu’il puisse y avoir de simulation aussi lourde que celle du film. (Par rapport à cela Bostrom démontre que nous pourrions bien être dans une simulation
correspondant plutôt à ce genre qu’à la simulation de Matrix) L’hypothèse que nous sommes dans ce genre de simulation informatique correspond à une version allégée de l’hypothèse métaphysique,
dans laquelle l’hypothèse dualiste n’est pas nécessaire. Comme nous disions, ce n’est pas une hypothèse sceptique: si nous sommes dans une telle simulation (et si la thèse computationelle à
propos de l’esprit est vraie), alors la plupart de nos croyances au sujet du monde extérieur sont toujours correctes.
Il y a aussi d’autres possibilités. Une possibilité intrigante (Traité dans Chalmers 1990) est suggérée par un travail contemporain sur la vie artificielle qui implique un environnement simulé
relativement simple, et des règles complexes grâce auxquelles les créatures simulées interagissent avec leur environnement. Ici l’algorithme responsable des processus « mentaux » des
créatures est un peu distinct de celui qui gouverne la « physique » de l’environnement. Dans ce genre de simulation, les créatures ne trouveront certainement jamais les fondements de
leurs processus cognitifs dans leur monde perçu. Si ces créatures deviennent des scientifiques, elles seront des dualistes cartésiennes, pensant (correctement !) que leurs processus
cognitifs mentent hors de leur monde physique. Il semble que ceci est une autre voie cohérente que le dualisme cartésien aurait pu avaliser.
Note 7 : J’ai dit que l’hypothèse Matrix impliquait l’hypothèse métaphysique vice-versa. Ici « impliquer » est une relation épistémique: si quelqu’un
accepte la première, il devra accepter la seconde. Je ne soutiens pas le fait que l’hypothèse Matrix entraîne l’hypothèse métaphysique, dans ce sens que dans toute pensée d’un monde
artificiel [counterfactual world] par l’hypothèse Matrix, nous avons aussi l’hypothèse métaphysique. Cet argument semble faux. Par exemple, il y a des mondes artificiels dans lesquels le cadre
spatio-temporel n’est crée par personne (donc l’hypothèse métaphysique est fausse), dans lesquels je suis relié à une simulation informatique crée artificiellement localisée
hors du cadre spatio-temporel (donc l’hypothèse Matrix est vraie). Et si la physique n’est pas informatique dans le monde actuel, alors la physique dans l’autre monde ne l’est pas non plus. On
pourrait dire que les deux hypothèses sont a priori équivalentes, mais pas nécessairement équivalentes. (Bien sûr le terme « physique » en tant qu’usité par mon être embocalisé
dans le monde artificiel se réfèrera à quelque chose qui est à la fois informatique et créé. Mais « physique » en tant qu’usité par mon être actuel désigne une physique non informatique
du monde, et non des processus informatiques. )
La différence vient de deux façons différentes de considérer l’hypothèse Matrix : comme une hypothèse qui pourrait être actuellement le cas, ou comme une hypothèse qui aurait pu être le cas
mais qui ne l’est pas. La première hypothèse est pensée au conditionnel indicatif: Si je suis actuellement dans la matrice, alors j’ai des mains, des atomes fais de bits, et l’hypothèse
métaphysique est vraie. La deuxième version est pensée au conditionnel subjonctif: si j’avais été dans la matrice, je n’aurais pas eu de mains, et les atomes n’auraient pas été faits de bits, et
l’hypothèse métaphysique n’aurait pas été vraie.
C’est analogue aux deux façons de penser le scénario des mondes parallèles de Putnam, commun à la discussion sémantique bidimensionnelle. Si je suis actuellement dans le monde du XYZ, alors XYZ
est de l’eau; mais si j’avais été dans le monde du XYZ, XYZ n’aurait pas été de l’eau (l’eau aurait toujours été H2O). De premier point de vue, nous considérons un monde parallèle
comme actuel. Du second point de vue, nous considérons un monde parallèle comme artificiel. Nous pouvons dire le monde parallèle vérifie « l’eau est XYZ »,
mais satisfait « l’eau n’est pas XYZ », où la vérification et la satisfaction correspondent pour considérer soit le monde actuel soit le monde artificiel.
Nous pouvons dire également, que le monde matriciel vérifie l’hypothèse métaphysique, mais ne la satisfait pas. La raison est que l’hypothèse métaphysique émet des idées à propos de la physique
et à propos du monde physique. Et ce qui compte dans « physique » diffère nécessairement de si le monde matriciel est considéré comme actuel ou artificiel. Si je suis dans la matrice,
la physique est informatique (la matrice aurait été informatique, mais l’ordinateur et mon cerveau auraient été faits de calculs indépendants de la physique). Dans ce cas, les idées à propos de
la physique et des processus physiques dans un monde matriciel sont analogues à l’idée « eau » dans le monde parallèle.
Note 8 : Les réponses aux premières petites objections de la section 7 sont clairement de même nature que celles de la causalité des références. J’ai dit que la vérité de la pensée
d’un être embocalisé dépend non de son environnement immédiat mais de ce à quoi il est lié de manière causale: c’est-à-dire, au processus informatique auquel il est lié. Il faut noter que je n’ai
pas besoin d’assumer la théorie causale des références pour en arriver à cette conclusion, j’y arrive plutôt grâce à un argument de premier ordre. Mais une fois que nous en arrivons à la
conclusion, il y a beaucoup d’éléments en commun intéressants.
Par exemple, l’idée que mon terme « cheveu » se réfère à cheveu alors que le terme de mon comparse embocalisé se réfère à des cheveux virtuels a une structure familière. C’est
structurellement analogue au monde parallèle, dans lequel Oscar (sur la Terre) se réfère à eau (H2O) alors que son comparse Oscar Parallèle (sur une Terre Parallèle) se réfère à l’eau
parallèle (XYZ). Dans tous les cas, les termes se réfèrent à ce qui est lié de manière causale. Ces sortes de termes naturels fonctionnent en désignant un certain genre dans l’environnement du
sujet, et la nature précise à laquelle appartient ce genre dépend de la nature de l’environnement. Quelque chose de similaire s’applique aux noms spécifiques des entités, comme
« Tucson ».
Le comportement de ces termes peut être modelé en utilisant un squelette sémantique bidimensionnel. Comme vu auparavant, quand nous considérons un monde parallèle comme actuel, cela vérifie
« l’eau est XYZ », et quand nous le considérons comme artificiel, cela satisfait « l’eau n’est pas XYZ ». Egalement, quand nous considérons le monde matriciel comme actuel,
cela vérifie « les cheveux sont fais de bits », et quand nous le considérons comme artificiel, cela satisfait « les cheveux ne sont pas fais de bits ».
La différence entre le point de vue actuel ou artificiel produit une perspective nouvelle comme la première dans la réponse à l’objection 5. Si le monde matriciel est considéré comme simplement
artificiel, nous devrions dire que les êtres dans la matrice n’ont pas de cheveux ( il n’ont que des cheveux virtuels). Mais si le monde matriciel est considéré comme actuel (c’est-à-dire, si
nous acceptons hypothétiquement que nous sommes dans la matrice), nous devrions dire que les êtres dans la matrice ont des cheveux, et ces cheveux sont eux-mêmes un genre de cheveux virtuels.
L’analogie avec un monde parallèle peut suggérer que la signification de nos termes comme « cheveux » et le contenu de nos pensées correspondantes dépend de notre environnement. Mais
l’approche bidimensionnelle suggère aussi qu’il y a un aspect interne des contenus qui est entre les parallèles, et qui ne dépend pas de notre environnement. Le premier sens d’une phrase est vrai
dans un monde si le monde vérifie la phrase, alors que dans le second sens est vrai dans un monde si le monde satisfait la phrase. La phrase d’Oscar et du Oscar Parallèle « l’eau est
humide » ont un deuxième sens différent (grosso modo, vrais dans un monde où l’apparence matérielle de l’eau est humide). Egalement, « j’ai des cheveux » dit par
moi et par mon comparse embocalisé ont un deuxième sens différent (grosso mode, vraie dans un monde où nous avons biologiquement des cheveux ou des cheveux virtuels respectivement), mais elle a
le même sens premier (grosso modo, vraie dans un monde où nous avons des cheveux d’une apparence et d’une matière correspondantes à des cheveux). Le premier sens pour notre pensée et notre
langage représente une signification partagée du contenu.
Note 9 : Pourquoi une réponse différente à l’objection 7,pour « action » et « ami » ? Nous avons vu précédemment (note 1) que tous les termes ne fonctionnent
pas de la même façon que « cheveux » et « eau ». Il y a un certain nombre de termes sémantiquement neutres qui ne sont pas soumis à la pensée des mondes parallèles:
chacun des duplicata utilisant ces termes dans un environnement différent les utilisera avec le même sens (en tout cas s’ils utilise les termes sans une déférence sémantique). Ces termes incluent
donc indubitablement « et », « ami », « philosophe », « action », « expérience », et
« embocalisé ». Alors que pour un être embocalisé les termes de « cheveux », « mains » ou « Tucson » peuvent signifier quelque chose de différent de nos
propres termes, mais les termes d’un être embocalisé de « ami », « philosophe », ou action signifieront indubitablement la même chose que les nôtres.
Il s’ensuit que si nous nous intéressons à la croyance d’un être embocalisé « j’ai un ami », ou « j’effectue une action », nous ne pouvons pas utiliser la réponse de l’idée
des mondes parallèles.Ces croyances serons vraies si et seulement si l’être embocalisé a effectivement des amis (dans son environnement, pas dans le nôtre). Il en va de même pour les autres
termes sémantiquement neutres: c’est pour précisément ce genre d’expression que cette réponse est cohérente.
Note 10 : Quelle est l’ontologie des objets virtuels? C’est une question difficile, mais pas moins ardue que la question de l’ontologie des objets macroscopiques ordinaires dans un
monde de la mécanique quantique. La réponse à l’objection 6 suggère que dans tous les cas, nous devrions rejeter l’affirmation d’une identité symbolique entre les niveaux microscopiques et
macroscopiques. Les tables ne sont pas identiques à n’importe quel objet caractérisé purement en termes de mécanique quantique; de même, les tables virtuelles ne sont pas identiques à n’importe
quel objet caractérisé purement en terme de bits. Mais malgré tout, l’effectivité de la table survient à partir des faits de mécanique quantique, et l’effectivité d’une table virtuelle survient à
partir des faits informatiques. Donc il semble cohérent de dire que les tables sont constitués par des processus quantiques, et les tables virtuelles par des processus informatiques. D’ailleurs
la spécificité de chaque cas dépend d’une question métaphysique délicate.
Penchons-nous sur le cas de la « troisième personne », dans lequel nous regardons un cerveau dans un bocal dans notre monde, quelqu’un pourra objecter que les objets virtuels n’existent
pas réellement: ce ne sont pas des objets réels correspondant à des tables où que ce soit dans l’ordinateur. Si quelqu’un dit cela, cependant, il pourrait être forcé
d’admettre par parité que les tables n’existent pas vraiment dans notre monde de mécanique quantique [in our quantum-mechanical world]. Si ce quelqu’un adopte l’idée
ontologique réduite des objets dans un cas, il devra l’accepter dans l’autre; si quelqu’un adopte une ontologie libérale [liberal] dans un cas, il devra l’adopter dans l’autre. La seule façon
cohérente de traiter des cas différemment est d’adopter une sorte de contextualisme à propos de ce qui compte comme un « objet » (ou à propos de
ce qui tombe dans le domaine d’un quantificateur tel que « toute chose » [everything]), au regard du contexte du locuteur. Mais ce n’est que le reflet d’un esprit de clocher par rapport
à notre langage, plutôt que l’idée d’une réalité profonde du monde. Eu égard aux différents points de vue, les objets virtuels ne sont pas moins réels que les objets ordinaires.
Note 11 : La réponse à l’objection 8 rappelle un point familier, associé à Russel et Kant, que nous ne connaissons pas la nature intrinsèque des entités du monde extérieur. Quand
elles sont fondées sur des entités physiques, la perception et la science peut nous dire comment ces entités nous affectent, et comment elles entrent en relation, mais ces méthodes nous disent
peu de chose au sujet de ce que sont ces entités physiques fondamentales en elles-mêmes. C’est-à-dire que ces méthodes révèlent la structure causale du monde extérieur, mais elles laissent leurs
natures intrinsèques ouvertes.
L’hypothèse métaphysique est en partie à l’image d’une hypothèse parlant de ce qui sous-tend cette structure causale microphysique: les entités microphysiques sont faites de bits. Il en va de
même pour l’hypothèse Matrix. On pourrait dire que si nous sommes dans la matrice, le noumène kantien (chose en soi) est une part de l’ordinateur nouménale! Cette hypothèse alimente notre
conception ordinaire du monde extérieur, mais ça ne la contredit pas réellement, en tant que notre conception ordinaire est silencieuse au sujet de la nature intrinsèque du monde.
Note 12 : Une morale commune dit que « l’image manifeste » est robuste: notre conception ordinaire du monde macroscopique n’est pas facilement invalidé par les
découvertes en science et en métaphysique. Aussi longtemps que le monde physique contiendra des processus avec un type de structure causale et contrefactuelle [counterfactual] cohérent, alors il
sera compatible avec l’image manifeste. Même une simulation a une structure caudale et contrefactuelle appropriée, comme le processus dans l’esprit de Dieu: C’est pourquoi ils peuvent supporter
une réalité extérieure robuste, malgré leur nature étonnante.
Cette sorte de flexibilité dans notre conception du monde est intimement liée à la sémantique non-neutre de beaucoup de nos concepts. Ces concepts, tels que « eau »,
« cheveux », et « électron », laissent une certaine flexibilité par rapport à ce qu’ils désignent. Nous concevons leurs référents à peu près comme des entités réelles quel que
soit leur rôle causal, ou ayant une certaine apparence, alors que leur nature intrinsèque reste ouverte. On pourrait également dire que les fortes contraintes imposées par notre conception du
monde sont plausiblement celles associées avec des concepts sémantiquement neutres, qui ne permettent pas ce genre de flexibilité. Ces concepts incluent probablement beaucoup de nos concepts
causals (et ordinaires), aussi bien que beaucoup de nos concepts mentaux. Dans ces cas, nous avons un genre de saisie « directe » de comment le monde doit être ordonné afin de
satisfaire nos concepts. Alors, nos croyances causales et mentales imposent une forte contrainte sur la façon dont le monde réel doit être.
On pourrait dire que nos concepts aux fondements sémantiquement neutres sont des concepts mentaux (« expérience », « croyance »), causals (« cause »,
« loi »), logiques et mathématiques (« et », « deux ») et catégoriels (« objet », « propriété »). Il y a aussi beaucoup de concepts
sémantiquement neutres qui impliquent bien plus d’un seul de ces éléments: « ami, « action », et « ordinateur » par exemple. Si cela est juste, alors les contraintes
fondamentales que nos croyances imposent sur le monde extérieur entravent les états mentaux (en nous-même ou en autrui), et entravent des objets et des propriétés qui se trouvent dans une
relation causale avec d’autres et avec nos états mentaux. Ce genre de conception est trop faible pour pouvoir être satisfaite par une matrice (même par une matrice à plusieurs bocaux, même si
l’idée computationelle au sujet de l’esprit est vraie).
Selon moi, cette issue à propos des contraintes fondamentales que nos croyances imposent sur le monde est une issue profondément philosophique qui émerge d’une pensée de la matrice. Si ce que
j’ai dit dans cet article est juste, c’est précisément parce que ces contraintes sont relativement faibles et que de nombreuses hypothèses que l’on aurait pensé comme « sceptiques »
s’avèrent compatibles avec nos croyances. Et c’est cela qui nous permet de mettre en place quelques réponses au défi sceptique. Un peu paradoxalement, on pourrait dire que c’est parce que nous en
demandons si peu que nous en savons autant.
Note 13 : Pourquoi une simulation informatique du monde satisfait ces contraintes? La raison est liée à la nature du calcul et de l’exécution. Tout calcul formel peut être vu comme
donnant un ordre de la structure causale (abstraite), ordonnant la manière précise de l’interaction entre un éventail d’états formels. Pour exécuter un tel calcul formel, il est requis
que l’exécution ait des états concrets qui cartographient directement sur ces états formels, où la maquette de l’interaction (causale et contrefactuelle) entre ces états reflète précisément la
maquette des interactions entre les états formels (Cf :Chalmers 1994). Donc chacune des deux exécutions du calcul partagera une certaine structure causale spécifique. Plus bas que le niveau
des objets et des propriétés fondamentaux. Donc chacune des exécutions de ce calcul incarnera cette structure causale (dans la mise en œuvre des transitions entre les états, qu'il s'agisse de
tensions, des circuits, ou de quelque chose de très différent). Ainsi, dans la mesure où notre conception du monde extérieure impose des contraintes sur la structure de causalité que le monde
physique réel peut satisfaire, ces contraintes vont également être satisfaite par une simulation informatique.
(Cela se rapporte à un point soulevé par Hubert Dreyfus, dans son article de cette collection. Comme moi, Dreyfus est d'avis que la plupart des croyances des habitants d'une matrice sera vrai, et
non faux. Mais Dreyfus suggère que plusieurs de leurs croyances de causalité seront fausses, par exemple: leur conviction générale que « il y a un univers physique avec des causes puissantes
qui font se mouvoir les choses dans notre monde », et peut-être leurs croyances que les germes provoquent des maladies, que le soleil réchauffe, etc. De mon point de vue, cette suggestion
est incorrecte. Selon moi, le monde d'une personne vivant dans une matrice a des causalités réelles en fonction de là où il se trouve, fondées sur la causalité réelle demeurant dans l’ordinateur.
Donc quand des habitants de la matrice disent « les germes provoquent des maladies », ce qu’ils disent est vrai.)
Bien sûr les contraintes mentales ont aussi besoin d’être satisfaites. En particulier, il est important que la structure de causalité demeure avec une relation cohérente de notre expérience. Mais
cette contrainte sera aussi satisfaite quand nous seront reliés à la matrice. Des contraintes au regard d’autres esprits seront satisfaites aussi longtemps que nous seront dans une matrice à
plusieurs bocaux, ou si l’idée computationelle à propos des esprits est vraie. De cette manière, une matrice a tout ce qui est requis pour satisfaire la causalité cruciale et les contraintes
mentales de notre conception du monde.
Note 14 : Une ligne d'objection possible à l'argument du présent document est en quelque sorte de faire valoir qu'il existe d'autres contraintes que nos croyances imposent
sur le monde que l’hypothèse Matrix ne satisfait pas. On pourrait dire qu’un seul objet correspondant dans la structure mentale et causale n’est pas suffisant. Par exemple, on pourrait dire que
le monde a besoin d’avoir de justes propriétés spatiales, où nous aurions quelques sortes d’attaches directes sur ce que les propriétés spatiales sont (peut-être parce que les concepts
spatiaux sont sémantiquement neutres). Et on pourrait suggérer que le problème avec la matrice est que ces propriétés spatiales sont toutes fausses. Nous croyons que les entités extérieures sont
arrangées dans une certaine maquette spatiale, mais pas telle que la maquette spatiale existe dans l’ordinateur.
En réponse, nous pourrions faire valoir que ces contraintes supplémentaires n’existent pas. Il peut être dit que les concepts spatiaux ne sont pas sémantiquement neutres, mais au lieu de cela
sujets à l’idée d’un monde parallèle. Un de mes étudiants, Brad Thompson, a développé une idée de ce genre (Thompson 2003), concernant une double Terre où « un mètre » se réfère à (ce
que nous appelons) deux mètres, et où les « squares » du monde Grec se réfère à (ce que nous appelons) des rectangles, etc. De ce point de vue, nos concepts spatiaux désignent une
quelconque multiplicité de propriétés et de relations dans le monde extérieur étant liée à nos multiples expériences spatiales correspondantes: de cette manière, les concepts spatiaux sont
analogues aux concepts de couleur. Ici nous n’avons aucun attachement « direct » à la nature fondamentale des propriétés spatiales. Alors, encore une fois, les contraintes fondamentales
sont mentales et causales.
Cette ligne d'opposition est tacitement engagée dans la section 9 du document, où je suggère que s'il y a un niveau en dessous du calcul physique, alors toute la mise en œuvre du calcul formel
pourrait servir, en principe, à une réalisation de ce niveau, sans compromettre la réalité physique. Peut-être qu’un adversaire peut nier qu'il pourrait y avoir un niveau de calcul en dessous de
la physique, ou au moins pourrait tenir qu'il ya des contraintes sur le type de mise en œuvre qui peut servir. Par exemple, il pourrait constater que le niveau de l’exécution lui-même doit avoir
une disposition spatiale.
Je pense cependant que cette ligne de la réponse est contraire à l'esprit de la physique contemporaine. Les physiciens ont pris au sérieux l’idée que l’espace comme nous l’entendons n’est pas
fondamental, mais qu’il y a un niveau sous-jacent, non décrit en termes ordinaires de notre notion de l’espace, d’où l’espace émerge. L’hypothèse de l’automate cellulaire en est une dans ce
style. Ici, ce qui est crucial est tout simplement le modèle de l’interaction causale. Si les physiciens découvrent que ce modèle est réalisé à tour de rôle par un tout autre genre de niveau avec
des propriétés très différentes, ils ne pourront pas conclure que l'espace physique ordinaire n'existe pas. Au contraire, ils vont conclure que l'espace est lui-même constitué par quelque chose
de non-spatial. Ce type de découverte peut être surprenant et révisionnaire, mais pas plus que la mécanique quantique. Et comme avec la mécanique quantique,
nous ne la considérerons certainement pas comme une hypothèse sceptique à propos de monde macroscopique extérieur. Si cela est juste, alors notre conception du monde macroscopique n’impose pas
essentiellement des contraintes spatiales sur le niveau fondamental de réalité.
Des questions analogues se posent en ce qui concerne le temps. Un temps donné pose moins de problème qu’un espace, étant donné que la simulation dans une matrice se déroule dans le temps, dans le
même ordre temporel que dans un monde simulé. Donc, on ne peut pas objecter que les modalités temporelles ne sont pas présentes dans la matrice, de la manière que l'on pourrait objecter que les
modalités spatiales ne sont pas présentes. Donc même si les concepts temporels étaient sémantiquement neutres, l’hypothèse Matrix pourrait encore justifier nos croyances temporelles. Pourtant, je
crois qu’on peut porter l’attention sur le fait que notre concept de temps extérieur n’est pas sémantiquement neutre (il est à noter que les physiciens ont accueilli les hypothèses selon
lesquelles les notions temporelles ne jouent aucun rôle au niveau fondamental). Au contraire, cela signifie que la multiplicité des propriétés et des relations extérieures est responsable de nos
multiples expériences temporelles correspondantes. Si tel est le cas, alors toute simulation informatique avec la bonne structure causale et la bonne relation à notre expérience justifiera nos
croyances temporelles, indépendamment de sa nature temporelle intrinsèque.
Note 15 : Le raisonnement du présent document ne propose pas une réfutation en trois parties du scepticisme, il laisse des hypothèses sceptiques ouvertes. Mais je pense que cela
renforce sensiblement l'une des réponses standard au scepticisme. Il est souvent soutenu que diverses hypothèses sceptiques sont compatibles avec nos expériences, l'hypothèse qu'il existe un
véritable monde physique fournit une simple ou une meilleure explication des régularités dans nos expériences que les hypothèses sceptiques. Ainsi, nous pouvons nous justifier de notre croyance
en un monde physique réel, par inférence à cette meilleure explication.
A ce point il est souvent objecté que quelques hypothèses sceptiques semblent juste aussi simples que l’explication standard : par exemple, l’hypothèse que toutes nos expériences sont
causées par une simulation informatique, ou par Dieu. Si tel est le cas, cette réponse au scepticisme échoue. Mais si j’ai raison, alors ces hypothèses « tout aussi simples » ne sont
pas des hypothèses sceptiques du tout. Si tel est le cas, alors l’inférence à la meilleure explication peut fonctionner après tout: toutes ces hypothèses « simples » produisent
principalement de vraies croyances à propos du monde extérieur.
Le problème résiduel concerne les différentes hypothèses sceptiques qui restent sur la table, telles que la Recent Matrix Hypothesis, la Local Matrix Hypothesis, etc. Il semble cohérent de
soutenir le fait que cependant elles sont significativement moins « simples » que les hypothèses précédentes. Chacune d'entre elles implique des explications non-uniformes de la
régularité dans nos expériences. Dans la Recent Matrix Hypothesis, les régularités présentes et les régularités passées ont des explications différentes. Dans la Local Matrix Hypothesis, les
croyances à propos de ce qui survient près de nous et loin de nous ont des explications très différentes. Ces hypothèses dans leur ensemble ont une sorte de mécanisme à double structure, qui
semble beaucoup plus complexe que le mécanisme uniforme de structures ci-dessus. Si cela est juste, on pourrait faire valoir que l’inférence à la meilleure explication nous justifie pour nous
écarter de ces hypothèses, et en acceptant les hypothèses non-sceptiques précédentes.
Même si l’on pense que quelques-unes de ces hypothèses sceptiques offrent une assez bonne et cohérente explication de nos expériences, il y a toujours un argument perspicace contre une hypothèse
sceptique globale du monde extérieur et de ses environs. Si j’ai juste, toutes ces hypothèses sceptiques sont tout au plus des hypothèses sceptiques partielles: si elles sont correctes,
alors une bonne partie de nos croyances empiriques seront toujours vraies, et il y aura toujours un monde extérieur. Pour obtenir une hypothèse sceptique globale, nous devons aller chercher du
côté de l’hypothèse du chaos. Mais c’est une hypothèse dans laquelle les régularités dans nos expériences n’ont aucune explication. Mais même une version extrêmement faible de l'inférence à la
meilleure explication justifie de nous écarter ce genre d'hypothèse. Si c'est le cas, ce genre de raisonnement peut justifier notre croyance en l'existence du monde extérieur.